Mais où est passé le corps ?
Titre de roman noir ou question philosophique essentielle
La dernière fois que j’ouvris un roman du XXème siècle je fus frappé par quelque chose : la description d’un personnage qui apparaît pour la première fois. Même dans la littérature antérieure on peut le remarquer, la description physique des personnages prend du temps et surtout c’est le premier réflexe d’un romancier quand un nouveau personnage apparaît. On le décrit par son allure, ses proportions, ses vêtements et le sentiment qu’il nous donne par sa beauté apparente. Il n’y a qu’à saisir un roman contemporain pour voir la différence saisissante : la description physique disparaît presque, le corps n’est décrit que quand il est laid ou qu’il fonctionne mal. Pourquoi avons-nous perdu le contact avec le corps ?
Le véhicule de l’existence
Si ce sujet me tient à cœur, c’est parce que je pense que l’importance du corps est capitale. Oui, quand on lit Nietzsche ou qu’on se dit “vitaliste” il est bien normal de voir dans l’importance dans la beauté du corps; mais je veux aller plus loin que ca. Le corps est le siège premier et unique des sensations. Les cinq sens nous permettent d’expérimenter le monde et de pouvoir ensuite traiter les informations que nous avons reçue grâce au travail de notre cognition. Si c’est à ce moment que “l’esprit” gagne tout son intérêt, son rôle est donc plus que subordonné aux sensations et donc au corps qui perçoit. Je pense que nous ne pouvons même pas nous figurer d’une vie sans les cinq sens, ca serait juste une expérience de la mort finale. Le corps a donc le privilège ultime d’être l’autel du moi, le siège de l’expérience de vie et de l’énergie qui la traverse.
Le gros problème c’est que le corps disparaît de plus en plus de l’équation du monde moderne. Ou pour le dire différemment : on ne le prends même plus en compte pour tout ce qui concerne les grandes questions de notre temps. La littérature contemporaine ne dédaigne même pas s’abaisser à son niveau pour le décrire ou lui donner un quelconque rôle. Il n’est au mieux que le réceptacle de l’esprit qui lui a le pouvoir des sentiments et surtout des idéologies. C’est devenu même un embarras pour notre époque et son militantisme. Et on comprend assez vite pourquoi : le corps est lié à la Nature et est par essence inégalitaire. Il représente le péché contre l’esprit sain à notre époque religieusement démocratique.
La gloire de la beauté et de la force
Tout le monde naît avec un corps différent qui nous est donné par la Nature. Durant notre vie il est même de notre responsabilité (gros mot pour les progressistes) de prendre soin de notre corps et de le développer. Il parait même souvent ridicule de débattre sur l’authenticité de la beauté : qu’elle soit objective ou subjective la beauté ne peut pas se nier. A notre époque si mesquine, le mouvement du “body positive” montre bien que même les progressistes savent ce qu’est le corps beau ; ils font juste tout pour l’inverser et le ridiculiser. Je n’ai même pas besoin d’énumérer tous les avantages que l’on a à être beau. Les études sur le beauty privilege et le looksmaxxing ne sont que des tendances qui mettent à jour l’omnipotence du corps dans nos vies.
Dans tous les grands médias du système la même rengaine : le sport et la musculation sont moqués, les personnes qui prennent soin de leur nutrition et leur poids sont vus comme rigides ou même instruments d’un fascisme qui ne dit pas son nom. Là encore, je vais devoir sortir ma carte du “woke is right”. Ces moments où les plus grandes exubérations des wokes me paraissent plus vrais que les paroles vides des conservateurs ou autres socio-démocrates. Il est tout à fait vrai que le culte et le soin du corps sont fascistes. Il est tout à fait vrai d’ailleurs que tout compétiteur, sportif de haut niveau ou autre, est un fasciste qui s’oublie. Son appartenance politique n’est rien face au culte du corps qu’il applique au quotidien et l’importance de la compétition dans sa vie. Nous avons désormais de nouvelles figures fascistes et leur position est mainstream :
Monde virtuel et sur-connexion
La question maintenant est de savoir si nous, dans notre vie quotidienne, développons un véritable gout et rapport au corps. Vous faites peut-être du sport et prenez soin de vous (je l’encourage) mais même avec ca vous avez bien du vous rendre compte que le corps devient assez secondaire dans un monde connecté et virtuel. Il n’y a rien de plus démocratique qu’une réunion zoom d’ailleurs ; le corps apparaît quand la caméra est allumée, rarement, et il ne prends absolument aucune place, il devient plat. Il nous est même possible aujourd’hui de travailler sans avoir vraiment rencontré nos collègues. On a au mieux une image fixe d’eux mais impossible de savoir qui ils sont vraiment sans les avoir rencontrés en chair et en os. Je pense d’ailleurs que ceci explique très largement la solitude et le manque de rencontre amoureuse chez les jeunes et les trentenaires.
Il faut bien dire tout de même que le mouvement est l’action première du corps, et que nous vivons dans une époque assez immobile. Les séances de sport sont peut-être les seules exceptions mais sinon nous ne nous servons pas beaucoup de ce véhicule de chairs et de muscles au quotidien. Attention, je ne veux pas revaloriser le travail à la mine. Il est très bien que la valeur soit extraite avant tout par la cognition humaine et son génie. C’est juste que nos dépressions modernes ne sont pas étrangères par rapport à la décorporalité du monde moderne. Les écrans et réseaux sociaux ne sont pas vraiment étrangers à ce phénomène. Là ou l’opinion a pris une place importante, le corps d’un interlocuteur et sa beauté réelle ne rentre même pas en compte. Certains peuvent s’en réjouir mais moi je le déplore. Le monde physique nous attend, sa violence essentielle est un risque mais aussi le sel de notre vie.
Conclusion
Nous devons nous réapproprier notre corps. Notre courant doit être celui qui le remet au milieu, à la place qu’il doit occuper. Si le monde virtuelle parfois efface son importance, un retour plus régulier dans le monde analogique nous montre que le corps est tout. Que la beauté est indispensable pour amener un peu de piment dans nos vie bien grises. Il nous faut une philosophie du muscle, du parfum, du vêtement, du sport, des formes féminines. C’est vital pour notre époque.



